Source. Essai d’interprétation dynamique des végétations en milieu tropical inondable. Sandrine LAMOTTE. Publ. IRD, 1993, 423 p. ISBN - 2-7099-1165-5
Le village de Jenaro Herrera est situé à 100 km environ en amont de la confluence Marañon-Ucayali (4°55 lat.S, 73°40 long.O), sur une ancienne terrasse quaternaire de la rivière Ucayali.
La progression de la rive nord de l’Ile Galán, en amont de Jenaro Herrera, a été de 25 m par an en moyenne entre 1950 et 1990. Les nouveaux reliefs créés par cette progression sont colonisés par une végétation pionnière puis forestière, au rythme de l’avancée des levées et dépressions (cf. autres articles), et en réponse aux caractéristiques hydrologiques, édaphiques, microclimatiques et successionnelles de chaque site.
L’île Galán se situe dans la courbe d’un méandre à faible rayon de courbure, entre deux bras du chenal principal qui se sont formés suite à deux recoupements du méandre.
Le chenal externe (a) est actuellement presque comblé, et on n’y circule en bateau que lors des crues exceptionnellement fortes. C’est l’ancien chenal principal. Le chenal central ou intermédiaire (b) s’est formé par recoupement du méandre A, puis le chenal interne (c), qui est actuellement le plus profond et par où circulent les bateaux de transport aux basses eaux. Si le chenal b continue de progresser vers le nord, il se produira probablement un recoupement du méandre B au niveau de sa partie la plus étroite.
Le force érosive des courants s’est déplacée vers le nord-nord est au niveau de l’île, direction dans laquelle s’effectue à présent le creusement de la courbe, accompagnée d’une sédimentation sur la rive nord de l’île. C’est à ce niveau, perpendiculairement à l’avancée de cette rive, que l’étude des successions de végétation a été réalisée (voir ci-dessous et articles sur le sujet).
La courbe du méandre B s’approfondit vers le sud-sud est, car les courants buttent sur la rive droite constituée de terrains argileux anciens, sur lesquels s’est installé le village de Jenaro Herrera, tansi qu’une place se forme sur la rive gauche. La mobilité du méandre A est ainsi renforcée par l’effet de butoir exercé par la terrasse de sédiments quaternaires consolidés, et qui perturbe le cheminement des courants.
L’ancien emplacement du méandre B, qui progresse le long de la faille séparant les terrains anciens des sédiments actuels, se voit nettement par la présence d’un méandre mort, ou Cocha [1] Supay, relié au chenal actuel par une quebrada (petite rivière).
Un transect perpendiculaire à l’avancée de la rive nord de la Isla Galán a permis en premier lieu d’évaluer très précisément l’altitude des différents reliefs et d’en dresser le profil topographique.
L’altitude des parcelles installées sur les levées et dans les dépressions, ainsi que la distance des parcelles à la rive, et la durée d’inondation sur trois ans, sont données dans le tableau ci-dessous.
Les levées sont numérotées de 1 à 9 de la plus récente (en bordure du chenal actuel) à la plus ancienne (éloignée du chenal), et les dépressions sont désignées par les lettres A à E. Les levées 1, 2, 5, 6, 8 et 9 sont séparées par des dépressions trop peu marquées pour qu’il y ait lieu de les étudier en tant que telles. La levée 7, topographiquement continue, a été scindée en 7A et 7B en raison d’une couverture végétale distincte qui s’est avérée correspondre à une évolution dans l’espace des caractères édaphiques.
La durée d’inondation est occasionnelle sur toutes les levées à l’exception des levées situées en bordure de la dépression E (7B et 8), qui sont inondées de trois à cinq mois et demi chaque année. En cas de forte crue (1985-86), l’inondation peut atteindre un mois et demi sur les levées les plus hautes (1 et 5), et trois mois sur les levées d’altitude intermédiaire (2, 3, 4, 6, 7A, 9).
L’altitude des dépressions récentes (A, B, C) est équivalente à celle des levées les plus basses (7B et 8), et la durée d’inondation est donc identique. La dépression D, non colonisée par une végétation pérenne, est inondée de six à plus de sept mois par an, et la dépression E, la plus ancienne, est inondée pendant cinq à six mois.
Il existe un contraste entre la partie la plus ancienne du transect -entre 500 et 1000 m de distance à la rive, et la partie la plus récente.
Les altitudes sont différentes de part et d’autre de la dépression D, située à 500 m de la rive : les levées d’une part, les dépressions d’autre part, sont situées environ 1 m plus haut pour les formations récentes, à gauche de la dépression D sur la figure, que les formations anciennes. Sternberg (1960) évoquait le réajustement des particules de sédiments et l’expulsion de l’eau emprisonnée dans les dépôts anciens pour expliquer l’altitude relativement basse des unités de relief anciennes. Lors de la migration latérale d’un méandre, il est également très probable que la hauteur de la nappe d’eau et la dynamique au moment du dépôt interviennent également. Les reliefs anciens, situés par rapport au chenal en arrière de celles qui les dominent topographiquement, ont été mis en place dans un méandre relativement moins profond que lors des dépôts de bordure plus récents. Or, quand la courbure du méandre est profonde, la nappe d’eau "butte" contre le fond de la rive concave. Il y a donc en permanence un accroissement relatif du volume d’eau à cet endroit, avec élévation du niveau de la surface de la nappe. D’autre part, les eaux subissent un changement de trajectoire brutal qui favorise un dépôt volumineux de particules grossières.
La distance entre le fond des dépressions et le haut des levées adjacentes est longue pour les reliefs anciens (à droite sur la courbe), et courte pour les reliefs récents (à gauche) : La formation de la dépression D correspond à un changement dans la dynamique de dépôt des sédiments. Antérieurement à la formation de cette dépression, l’avancée de la rive était relativement lente. L’étendue des levées 7 et 8 révèle la formation de deux grandes plages en avant d’une haute levée constituée dans un contexte dynamique plus actif (levée 9), séparées par une dépression qui s’est peu à peu colmatée (dépression E). Puis le chenal principal s’est maintenu longtemps à l’emplacement de la dépression D, qui est donc restée relativement profonde. Avant que l’extension vers le nord se poursuive, les dépôts se sont accumulés en bordure du chenal, qui constitue à présent ce que nous avons appelé la levée 7A.
Il existe une similitude géodynamique dans les conditions qui ont prévalu à la formation des levées 7B et 8, tandis que la poursuite du dépôt en 7A, correspondant à des conditions distinctes, annonçait un changement de dynamique fluviale.
Celui-ci s’est traduit par la constitution de nouveaux reliefs d’étendue relativement faible, révélant une mise en place de levées et de dépressions plus rapide qu’antérieurement : formation d’une nouvelle plage, bordée par un large bourrelet constituant la levée 5. Celle-ci s’est stabilités, tandis que la dépression légère située en arrière continuait de recevoir des sédiments apportés par les eaux empruntant la dépression D, qui dès lors a joué le rôle de chenal secondaire : la levée 6 achevait de se former.
La rive a poursuivi son extension rapide par la formation de levées étroites et topographiquement peu marquées (levées 4 et 3). Une nouvelle plage s’est formée (levée 2), bordée par un bourrelet de berge étroit. Une dernière et étroite levée s’est mise en place (levée 1). L’extension s’est fortement ralentie et s’est seulement traduite par l’arrondissement de la pente de la levée 1 orientée vers le chenal, tandis qu’une nouvelle plage a commencé à se constituer en contrebas.
L’extension des rives convexes est donc marquée par la succession de cycles plus ou moins réguliers dans leur durée et l’ampleur des reliefs auxquels ils donnent naissance, et qui comprennent deux étapes :
la formation d’une plage, ou plateforme sableuse, tout d’abord dépourvue de végétation pérenne, qui s’élève lentement. Après que son élévation la mette relativement à l’abri des crues, ce qui permet la colonisation par une végétation pérenne, la bordure de cette plage peut continuer de recevoir des sédiments :
un bourrelet se forme, constituant rétroactivement un obstacle aux courants.
Le freinage ou l’arrêt de l’extension de la rive pendant une longue période correspond à l’annonce d’un changement de dynamique fluviale, qui se traduit par la formation d’une nouvelle plage en avant de la rive déjà constituée, et la formation d’une dépression entre les deux.
Ce changement de dynamique se produit en réponse à une rupture dans l’équilibre des forces d’écoulement qui provoque une déviation du trajet des plus forts courants, donc une modification de la répartition et de la nature des dépôts.
Ces observation nous permettent de comprendre comment la discontinuité dans le rythme d’avancée du méandre au niveau de la dépression D se traduit dans l’architecture et la composition spécifique de la végétation de part et d’autre de cette dépression (voir articles sur les végétations).
Les végétations sont ainsi la résultante de deux dynamiques.
a) L’évolution géomorphologique. Le dépôt régulier de sédiments fins, postérieurement à la constitution des reliefs, contribue à modifier progressivement les caractères édaphiques et la qualité du drainage interne. Il se prolonge dans les dépressions, qui restent accessibles aux dépôts apportés par les crues jusqu’à ce qu’elles soient suffisamment éloignées des axes de passage d’eaux turbides, pour ne plus recevoir que des dépôts infimes. Par contre, il ne concerne pratiquement que les levées récentes, tandis que les levées anciennes, par leur élévation progressive et de moins en moins perceptible, sont la plupart du temps à l’abri de l’inondation.
b) La végétation elle-même exerce une influence sur les conditions du milieu. Les végétations pionnières sont confrontées à des conditions d’instabilité édaphique particulières qu’elles contribuent à atténuer, tandis que l’influence des végétations post-pionnières et âgées s’exerce principalement sur le microclimat du sous-bois (luminosité, température, hygrométrie, aération du sol, etc...).
NB - Cet article est adapté de la thèse de Doctorat (Sciences) : "Essai d’interprétation dynamique des végétations en milieu tropical inondable (la plaine alluviale de haute Amazonie)", ouvrage publié par l’IRD dans la Collection Travaux et Documents, n° 104, 1993, 446 p. n° ISBN 2-7099-1165-5
[1] lac dans la terminologie locale ; la Cocha Supay est ainsi le "lac du diable"